| Souvenirs présentée du 06 > 24 octobre 1998 né en 1970 Hier j'ai regardé tes Souvenirs Longtemps... Je suis restée longtemps devant les souvenirs Je suis restée longtemps à me perdre à leur surface miroitante et sensible A leur surface vibrante troublée Comme balayée de lumière Le bruit de la mer celui de l'appareil diapositive L'enfant, accroupi Son jeu de ciel, de sable et d'eau La fraîcheur du soir sur les épaules La robe virginale de la mère et la douceur poignante du crépuscule Les portes de la voiture ouvertes sur le départ Je me suis demandé où tu étais allé chercher cette lumière. Ce rayonnement dans l'opacité mouvante, les fonds utérins de la mémoire. Cette phosphorescence Doux comme le souvenir, les mimosas baignaient la chambre. Et tes Souvenirs baignaient la chambre. Très exactement comme Barthes dit que la Photographie est impuissante à le faire. Et comme les photographies ne nous y invitent presque jamais, j'ai investi l'espace déployé de tes Souvenirs. La libre étendue de leur vacance... Vacance .. Celle de la photographie qui se laisse un peu aller, s'abandonne Renonce à protester de sa réalité, de l'ancienne existence de sa référence. Oublie les traits des visages, estompe les contours, dilate l'espace, confond les échelles. Cesse d'emplir la vue de force pour laisser au regard la liberté de dériver de divaguer de s'inventer d'autres images. En elle alors, la chose n'est plus exorbitée ; elle ne s'accroche plus à nous, contingente, singulière, pour nous dire "j'ai été". Mais il n'émane plus d'elle, flottante, glissante, irréelle, qu' un reflet, qu'une lueur. Une trace incertaine L'empreinte vibrante que les voix et les cris ont laissé dans l'espace. Le bonheur qui circule comme dans un souffle. La soie lisse et ample du silence C'est comme l'essence même du souvenir que les Souvenirs diffusent Toute une alchimie de la réminiscence Tu sais, ce rituel de la projection La chaleur somnolente de la famille autour de l'appareil diapositive Le souffle pailleté du projecteur Et l'odeur brûlée de la lumière Les Souvenirs ont la surface tremblée, luminescente, cette clarté un peu éblouissante de l'écran Et en masses sombres, noires, jusqu'à la pénombre qui l'entoure Il y a dans tes Souvenirs comme l'écho d'une ancienne tempête. Une douleur levée, retombée ensuite... Le deuil achevé d'une disparition très ancienne... Je ne sais pas ce que ça peut être l'absence d'un père pour l'enfance. Je veux dire pour toute une enfance. Parce que le père c'est toujours un peu l'absence. Il n'est pas dans la mer, le père, il marche plutôt, dans les dunes autour, ou dons les sous-bois. Il n'est pas souvent sur les photos non plus, ni sur les films, parce que souvent c'est lui qui les fait ou qu'il n'aime pas ça... Ses films, ses diapositives, c'est presque tout ce que tu as connu du tien. Des images de longtemps avant toi et des images de tes trois premières années. Ces images sont mêlées depuis toujours à ton enfance. Elles sont tellement connues de toi, elles ont tellement été parlées, reparlées par les proches qu'elles ne pouvaient laisser de place aux souvenirs, les vrais, fut-ce ceux, diffus, infimes, de la très petite enfance... Ce sont des images de lui, pourtant, des images faites par lui... Mais leur vision répétée ne pouvait épuiser leur manque fondamental, la souffrance de leur finitude : elles étaient là, elles étaient tout ; tout était donné là et rien d'autre n'était plus à voir, à vivre. Sauf peut-être à s'approprier les images en les retravaillant... Comme on le ferait d'une matière première, inédite. A croiser les projections... A tenter les règles d'un nouvel espace, personnel, autonome A suspendre le temps dans un temps mélangé, une famille sans rupture... C'est ce que tu as fait et c'est étrange ce qui se passe alors, c'est beau Qu'au moment où tu fais enfin tiens ces souvenirs, tu nous donnes dans le même temps à les voir et à les oublier pour les nôtres. Marielle Belleville |