Passage

présentée
du 05 au 23 décembre 2000
conférence : samedi 16 décembre 2000 à 15h00

" La photograhie est la rencontre d’un temps qui passe sans s’arrêter et d’un temps qui ne passe pas, qui ne ressemble à rien parce qu’il ne nous appartient ni de le matérialiser ni de le commenter. Du premier, nous ne sommes jamais que le sable et le solde, du second, nous ne sommes que la transparence. "
Denis Roche
Le Boîtier de la mélancolie (1999)

" Sous peu vous ne me verrez plus et puis un peu encore et vous me verrez . "
Saint-Jean XVI - 16


Je me souviens ... Sous le soleil de juin, sous le soleil Emmanuelle marche entre les tombes. Son sac chargé d’un sténopé et de châssis, sous la chaleur de midi, elle cherche, elle lit rapidement les noms sur les croix. Il y en a des milliers tombés pendant les combats des années 1915, 1916, 1917, pendant la " Grande guerre " ; elle veut le retrouver, savoir où il est, le capter, emporter cet instant avec elle. Emmanuelle sait que ce moment est important : ce voyage se situe à la fin d’une longue série de travaux sur la mémoire (depuis Le sommeil de ma grand-mère, Premier portrait de ma mère jusqu’à Enfance) et c’est , ce sera le début d’autre chose. Mais tout va se jouer ici ; dans ces immenses cimetières elle a apporté sa boîte noire...

Celui qu’elle recherche ainsi c’est celui de Verdun, celui de la carte postale, des photographies retrouvées. Dans un même désir de tout embrasser elle avait alors mêlé l’Histoire, la famille, la guerre, l’informatique, les archives. Elle espérait trouver la réponse à toutes les questions et surtout bien au-delà d’elle-même, du moment, de l’anecdote, elle voulait savoir : pourquoi cette boucherie ?

De temps à autre, une photo sur une croix accroche le regard, ralentit l’inventaire : les plaques d’émail sépia que l’on rencontre encore sur les tombes n’ont-elles pas remplacé les portraits peints du Fayoum qui avaient pour fonction de fixer le souvenir de l’être cher et de lui garder sa place au milieu des vivants ? Mais l’image immobile de l’aimé n’est-elle pas plus cruelle d’en souligner l’absence ? Tous ces militaires saisis dans leur uniforme ne finissent-ils pas par tous se ressembler ? La patine du temps les débarrassant progressivement de leurs traits originaux.

1999 : bientôt un nouveau millésime mais encore trop tôt pour le prochain millénaire ; Emmanuelle marche, elle tourne, elle passe et repasse, la chaleur devient accablante ; elle ne veut pas abandonner, elle est venue le voir, elle veut comprendre. Ce qui restera du XXème siècle en Europe : ces alignements dans les Vosges, d’autres alignements plus tard en Normandie... Il fait beau, une paix exemplaire règne sur la nécropole. Des noms, des milliers de noms ; même à l’aide des listes elle n’y arrivera pas. Le village est entouré de quatre nécropoles identiques aussi calmes et tout aussi surchauffées. Le découragement soudain, tout ceci est trop lourd. Elle ne sait plus, elle a oublié l’année du décés de son arrière grand-père, 1915 ? 1917 ? Qu’est-elle venue chercher ? L’image est trop forte, le paysage apaisé impose le silence, la discrétion, comment témoigner ?

Emmanuelle a toujours confronté sa relation à l’histoire familiale à l’histoire de la photographie. Elle a multiplié les approches, les machines, les angles d’attaque, les superpositions, les masques, les filtres, les manipulations, les couloirs, les tunnels, les interpétations. Elle a, quand il le fallait, pris les siens sous son bras et plaques de verre, négatifs, contretypes, tirages se sont balladés avec elle sur les lieux de leur enfance. Elle a soumis toutes ces images à un nouveau passage dans la chambre plus ou moins obscure, tentant par là de se projeter dans leur passé et de s’introduire dans les pages de l’album. Comment parler aux miens quand la parole n’est plus ou pas possible ?

(La photographie, c’est à la fois le vol, le viol parfois et en même temps la distance, le regard éloigné, la pudeur, la dérobade, la neutralité, le froid, l’écran : je mets un voile entre moi et les autres, entre moi et les miens.)

Après ces détours, Emmanuelle revient aux origines et elle choisit - en fait s’impose à elle - la boîte noire (et le film couleur !) - la fréquentation de tous ces morts impose le choix du medium - adieu la complexité, le détour le faux semblant. Rusticité de l’appareil, frugalité du rapport, simplicité de l’appel : je vous convoque - vivants et morts - et je passe, je m’asseois à votre table, je m’expose, j’interviens. Emmanuelle refuse le hors champs et le coup du miroir...

Elle se lance un défi : dire l’indicible, non pas dire le temps qui passe, mais dire le lien. Derrière les images figées de l’album elle remet non pas de la vie, mais de la mémoire vive, de la vélocité, du temps, elle lutte contre l’image figée et la plonge dans le présent pour l’animer, non pas pour y remettre une couche d’âme, mais pour lui redonner du jeu, du mouvement, de l’être-là.

Elle inverse la situation habituelle, et, au lieu de convoquer les esprits des ancêtres, elle va pénétrer leur histoire et, tel un ectoplasme, s’imposer discrètement et provisoirement dans le champ.

Elle y parvient grâce à sa boîte morte qui seule pourra saisir à la fois par sa technique très contrainte et son caractère totalement aléatoire - un rapport au temps et à la lumière totalement hasardeux - le passage, le " non-dit " va pouvoir s’imiscer sans s’imposer, s’exposant aux sens, échappant au sens.

Michel Richard
Paris, 5 juillet 2000

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