présentée
du 23 avril au 17 mai 2003

Le monde nous précède, et il nous précède comme donné. Je dis cela en ces termes aujourd'hui, mais c'est bien le sentiment que j'avais lors des si fréquentes promenades de l'enfance, où qu'elles m'aient conduit; le plus souvent quelqu'un les guidait, qui me transmettait le monde comme un aliment, et le plus savoureux qui nous soit donné. Il fallait seulement aimer ces moments et toutes ces choses profuses (parfois heureuses, parfois plus tristes); il suffisait d'attendre, et d'accorder son temps à ce temps-là face à soi. Je faisais l'expérience des lumières, des matières; certains matins, il me semblait que tous les sens étaient éveillés par ce qui s'éveillait au jour; qu'ils étaient requis avec une intensité singulière, et même confondante, - au point que je me dis aujourd'hui que leur affolement n'était jamais que le signe d'un autre sens, que je voudrais appeler le sens du donné, le goût de mesurer patiemment son immensité. C'est ainsi que je suis devenu photographe.

Il existe un "il y a" des choses et des visages auquel la photographie est confrontée; j'aimais que l'image fût une sorte de respect. L'expérience du monde la précède, même si celle-ci s'accomplit dans l'ordre esthétique, qui témoigne alors d'un regard particulier. Mais ce regard d'auteur n'est pas pour autant distinct de ce qui lui est offert, il n'en est pas le souverain; il ne fait que signer une participation, et répond de sa présence à une présence plus vaste. Il garantit par l'image l'existence qui l'excède. Il se rend à une invitation.

De quelle manière, qui définisse plus précisément la relation que j'entretiens avec la photographie? En gardant sur les choses une perspective humaine, en restant à hauteur d'homme.

Cette "humanité" possède pour ainsi dire deux versants; j'en ai découvert le premier en écoutant , à Saint Luc, l'enseignement que dispensait Jan Maertens. Cet enseignement montrait que la terre nous enseigne l'humanité, et que nous trouvons nous-mêmes ce que nous sommes dans cette élaboration réciproque de notre commune habitation. Ce que nous nommons, dans la tradition académique, "humanités", n'est pas une culture artificielle, qui aurait pu être tout autre, une culture en suspens au-dessus des choses, mais la figure que prend pour nous notre habitation, un dialogue avec le monde dont les textes, les images et les ordres politiques aussi bien, se proposent de nous rendre sensible l'exigence. en ce sens, les humanités sont comme des viatiques qui emportent avec eux la totalité de l'expérience; elles trouvent leur issue naturelle dans les œuvres qui sont produites et offertes à tous.

Le second versant appelle une pratique photographique qui tâche de trahir le moins possible la présence de ce monde commun. Aussi voudrais-je que les images témoignent essentiellement d'une qualité de justesse, de pertinence aux choses. Elles sont de l'ordre de l'accompagnement, et renouent, à leur manière, avec les souvenirs lointains qu'un autre guidait. Cette qualité de justesse ne peut guère se prouver; elle se désigne, plutôt. Les choses s'offrent à l'épreuve de notre regard; elles ne se protègent pas de nous. Aussi est-il naturel que la pertinence ne soit pas l'objectivité, qui ne vit pas; la justesse vit, avec les limites de toute vie; elle tâche aussi, par le travail du tirage, de devenir qualité de matière: de faire l'empreinte des choses dans l'image aussi substantielle que l'impression première qu'ont recueillie le regard et tout le corps du marcheur.

Je constatais simplement ceci: que le monde s'offre à parcourir, qu'il se soumet à notre regard, pour en retour se soumettre à l'image, avec ici et là la même confiance; je voyais aussi que mes images n'étaient pas ma propriété: qu'elles aidaient parfois d'autres regards que le mien. La photographie me paraissait – et me paraît toujours – le moyen qui pouvait plus que d'autres ne pas se dérober à cet échange, et en vivre vraiment.

Eric Dessert.