| LE FIL DES ÉLÉMENTS présentée du 14 janvier au 08 février 2003 Lorsquen sortant de Porto, on avance vers lintérieur, à travers les montagnes, sous un ciel plus familier à ceux qui ont lu les poèmes de Teixeira de Pascoaes, le pays change. Le paysage est enveloppé de cette mythologie personnelle où se mélangent la religiosité de Millet et la violence paysanne de Courbet. Il devient plus austère et plus rude, sans pour cela devenir agressif ou inhospitalier. Et on ne sait rien dautre sinon que plus on avance, plus on sort de nos habitudes, et que lon se trouve devant un univers auquel on nappartiendra jamais - ce que les romans dAgustina Bessa-Luís nous expliquent mieux que tout. Les êtres et les maisons qui nous attirent gardent ce secret nappartenant quà eux et que nous ne pouvons quinterroger jusquà ce que la réponse tombe avec la nuit, donnant alors à ce monde la majesté que les grandes villes nous ont fait oublier. Tout au long de cette route, on devine une présence qui nous donne la sensation bizarre davancer à contre-courant : il sagit du fleuve Douro, qui serpente dans les collines un peu plus au sud et dont le dessin baroque témoigne dun art que seule leau connaît. Ce voyage suffit pour sapercevoir que ce pays est celui du regard. Tout ce que lon peut imaginer à travers les mots, les descriptions, la littérature, ne remplacera jamais laspect physique de cette région ; et il faut ce contact charnel pour que lon se sente imprégné de lesprit de la terre dont les confins les plus sauvages, de lintérieur vers la frontière espagnole, ont trouvé place dans les contes de Miguel Torga le chantre épique dune époque de douleur et de tragédie, pour un peuple isolé des lois de lhomme, encerclé par lhiver et les loups. Ce nest plus le cas aujourdhui. Ces routes, qui nous conduisent rapidement vers des villages et des villes où lon voit la nécessité du confort simposer, souvent, au détriment du bon goût et de la tradition, sont le signe dun changement qui a mis fin à lisolement des populations. Cependant, les vestiges de ce passé, où la lutte contre les éléments faisait partie de la vie quotidienne, demeurent à la surface des champs et des visages ; et le photographe a réussi à capter cette force, relevant le défi de saisir ce quest la part de létranger dans un monde qui ne lui appartient pas. Un des aspects les plus intéressants de ce parcours à travers les images qui nous sont données est la présence dun rituel qui ordonne les champs, les gestes, les visages, les vestiges dune vie rurale où, cependant, ne subsiste rien dautre que limpression que le hasard nappartient pas à cet univers. Ce quAgustina a appelé le principe de lincertitude est le tribut que lon doit payer à la modernité. On sait que cette modernité neffacera jamais les traces qui nous sont montrées dans ce travail, et que le corps tourné de cette femme qui regarde vers un point qui nous échappe, avec ses longs cheveux qui se confondent, à première vue, avec les ailes dun ange paysan (même si, après, on ressent le poids de la terre qui ré-équilibre le dynamisme métaphysique de cette première impression) se confond avec celui de lange gardien qui aurait pu sêtre échappé dune légende populaire. Cest que nous sommes devant un récit. Chaque photographie nous donne les signes de cette histoire qui a nourri limaginaire des écrivains que jai cités - Pascoaes, Torga, Agustina. On écoute les voix que lon croyait perdues dans la mémoire des ancêtres. Cette voix, aujourdhui, a laccent de ceux qui, peut-être, nont aucun souvenir de ce fil que les changements du présent ont rompu. Quelque chose reste, néanmoins, de ce passé et Dominique Mérigard nous donne à voir le travail du temps sur le monde : en remontant le fleuve, on suit ses gestes qui essaient de voler à ce travail son secret. Nous allons vers la source ; mais à chaque pas on est arrêté par les images qui nous fixent dans un segment de ce temps qui sest arrêté lui aussi comme pour nous faire oublier ce quil nous vole. La vie est là, dans les visages et les corps des êtres, comme dans la nature qui leur sert de décor pour, linstant daprès, prendre leur place et devenir le grand protagoniste de cette histoire où lair et la terre, le feu et leau, deviennent aussi les pôles de la nôtre. Et, là, tout sarrête. La sirène, posée sur leau du lac reflétant la façade du Palais de Mateus, à Vila Real, ne chante plus mais a trouvé un écho stylisé dans la colonne qui pointe vers le ciel. Aujourdhui, les hommes et les femmes qui ont repris son chant nous obligent encore à les suivre. Si on le fait, à travers le regard qui a ouvert les jours et les nuits de ce paysage, on pourra se confondre avec eux, entrer dans la vérité de ce chant immémorial et nêtre plus un étranger pour les éléments qui nous accueillent. Nuno Júdice Dominique Mérigard, écrire au photograhe Visite de son website |