Marges

présentée
du 14 octobre au 08 novembre 2003.

On me demande souvent pourquoi il n’y a personne dans mes images. C’est sans doute parce que je tiens à éviter toute anecdote ou mise en scène, pour me concentrer sur une mise en disponibilité du regard. Éviter ce qui attire l’œil et prendre le temps de voir autrement ces choses qui ne nous sont " familières " que parce qu’on ne les regarde plus…
S’attardant sur le non-événement d’un espace ou d’un accident de lumière, mes photos ne cherchent pas à saisir une signification, mais à réenchanter l’ordinaire d’une banalité qui retrouve ainsi sa singularité. Le rejet de toute expressivité subjective, anecdotique ou narrative me conduit donc à privilégier les lieux désertés de toute présence humaine, pour errer en bordure du cadre, là où personne ne pose, là où le paysage n’a pas été dessiné, là où les traces n’ont pas été effacées.

Solitude et vacuité sont les conditions de cette errance en marge de l’événement et des stratégies de représentation qui recouvrent le visible de papier glacé. Ajouter des images au flux visuel qui nous submerge chaque jour davantage n’a pour moi de sens que si elles permettent ainsi de s’écarter des imaginaires préfabriqués.

Pour cela, il faut se ménager une latitude et des moments d’arrêt. Et si la photographie a pour moi quelque chose à voir avec l’instantané, c’est parce qu’elle me permet de m’arrêter dans l’instant, pour habiter pleinement ces temps morts et ces espaces vacants que nous dissimulent l’indifférence et l’urgence. Les endroits où l’on passe, le temps qui passe, le temps qu’il fait prennent alors une autre dimension. Les interstices ne sont plus des non-lieux, mais des moments pleins, où l’image s’éprouve dans l’allégresse d’un don : celui d’un monde qui n’a pas besoin de moi pour exister.

Mais aussi, un monde qui devient lui-même une mémoire d’images. Car la prise de vue ne se contente pas d’enregistrer ce qui est. Entre archive et éphéméride, elle transforme la vie même, en restituant à ces chambres d’hôtel, ces coins de rue, ces objets abandonnés la dignité de l’image. Elle en fait des archipels, perdus au milieu du flux des apparences, mais rayonnant, modestement…

L.M.

Louise Merzeau, écrire au photographe
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