Sous le volcan

"Le monde n'est pas un spectacle. Une vieille femme me parle de l'hotel des voyageurs, du senor gouverneur, de son fils qui la tyrannise, de tout et de rien. Le chauffeur du bus écoute un tube lancinant, d'une tristesse absolue.
Sous la petite sainte vierge éclairée, un homme nettoie son fusil. Je scrute la brume à travers les vitres humides. Somnolence lourde de trouille. Après le col d'Orizabal, dans les lacets qui descendent vers la mer j'ai failli mourir.
Isthme de Tehuantepec. Les éclairs marquent le ciel au fer rouge de tous les côtés à la fois. Dans la moiteur de la nuit les cigarettes circulent, accompagnées de sourires résignés. Les arbres morts et les marais sous l'acétilène du ciel. La platitude du monde et les mamelles des volcans. Au loin, les torchères comme des cierges géants.
On s'est arrêté dans un bled perdu. Le tumulte de la nuit a repris le dessus. Un groupe électrogène ronfle derrière la cahute. Les hommes du bus pissent en regardant droit devant eux entre les bananiers. Un vieux attend le jour, immobile sur une souche. Je tangue, arrassé, comme dans une fièvre.
Un chien éflanqué me renifle. Une jeune métisse s'active au dessus de sa glacière. Son boléro orange m'éblouit. On se sourit.
Des chevaux. Des toits de paille. Des pirogues élancées, sur des fleuves de boue. A l'heure la plus chaude, cependant que des nuages d'un blanc de crème se dressent comme des fumées dans le bleu broyé du ciel, je débarque dans une rue déserte, saccagée par la lumière."

Pierre Cazaux-Ribère, Ecrire au photographe

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