Scènes isolées de la vie ordinaire

Avec des personnages à la merci d'un auteur qui pince le quotidien sans vouloir nécessairement en rire, une saga se monte en noir et blanc et installe une atmosphère singulière, comme on aime les trouver dans les bons romans. Présentation sommaire en quelques pages choisies.

Si s'aimer, c'est regarder dans la même direction, ceux là ne s'aiment peut-être pas comme l'entendait Antoine de Saint-Exupéry. Mais l'atmosphère plus sèche que pesante qui se dégage des photographies est bien sûr ce qui touche et qui plaît. En s'invitant un peu plus longtemps dans ces photographies noir et blanc entièrement fabriquées par Jean-Claude Delalande, on note qu'elles racontent un certain bonheur, un peu amer, un rien acide, dans lequel deux solitudes se télescopent pour façonner un couple de solitaires. La plupart du temps, le monsieur de ces saynètes en images uniques est le photographe lui-même, et la dame une amie proche. Le décor, toujours renouvelé, est en général une maison de vacances, louée ou empruntée à des amis. Comme Franz Kafka à Prague, Jean-Claude Delalande travaille dans une compagnie d'assurances italienne à Saint-Denis. Depuis douze ans, il consacre ses loisirs à son imagerie du couple moderne avec l'ardeur des auteurs qui se respectent et produisent sans trop se préoccuper de publication. Ainsi naissent les ouvres fortes, promises à une reconnaissance qui arrive tôt ou tard, de droit. On dit souvent d'un bon livre qu'il permet au lecteur de se représenter la scène, de se l'imaginer, à la lettre. Le compliment se retourne vers les photographies de Delalande :
à qui les voit de se faire son roman, un roman d'humour où se faufilent l'ennui, la rupture et parfois comme un projet de fuite, voire de meurtre,
tant la duplicité de l'homme avec la caméra de l'artiste est forte. Le ressort dramatique tient précisément à ce regard rivé sur l'objectif, dont on se demande s'il est un témoin gênant ou le complice commandé à distance.
Car Delalande ne laisse rien au hasard, ses scènes de ménage sont écrites et bien préméditées, à l'accessoire près (la bicyclette souvent convoquée au casting n'est pas toujours innocente), sans jamais verser dans l'anecdote ou le clin d'oil. Son personnage de petit bourgeois inquiétant ou pathétique ressemble à tout le monde et se trouve à sa place en ces jardins d'heures creuses, dans ces intérieurs agréables photographiés à la chambre de grand format, éclairés dans la clarté du cinéma américain de la haute époque des années 1960. Recourant à la confortable profondeur de champ qui garantit sa lisibilité, le travail sans faute d'orthographe accepte parfois la fantaisie
d'une surimpression, la licence d'un flou de bougé. Auteur cérébral à rapprocher d'Anna et Bernhard Blume pour la fiction en plus raisonnable, de Duane Michals pour la dérision sans l'impertinence, Delalande ne rend pas hommage à ceux qu'il affirme ne pas connaître, il poursuit son propre chemin, comme si l'image à venir, toujours inédite, suffisait à son bonheur d'artiste. L'ouvre qui s'épaissit de pièces toutes abouties et collectionne les prix de concours d'amateurs devrait bientôt trouver une galerie ou la maison d'édition assez avisée pour initier une carrière publique, même si on imagine encore mal Delalande renoncer à l'assurance de son intimité de créateur.

Hervé Le Goff

Article paru dans le magazine Images #13 de novembre 2005


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