Rivages

Si en arabe le mot chaatt° semble (au singulier) s’énoncer tel une lame surgie des fonds de nos gorges, rivage en français donne plutôt l’illusion de faire son lit à la rive même de l’âge en faisant sien l’érosion des temps et le creusement presque fatal des nostalgies que cet impalpable processus suscite.
De tant d’éloignement émergeant constamment en nous, le poète peut alors faire récit :

Abandonnée au banc des Titans
La mer en oublie son horizon
Pour éventer sa passion à lui
Sa passion à elle déjà sur de neufs rivages

Elle laisse là sous les gradins des nuages
Les arbres répétant une antique leçon
Du bout de leurs racines aveugles
Jusqu’à la voix envolée de leurs feuillages


Autre chaatt, autre rivage car…

Sur le sable planté de bambou
Le ciel ne soufflet-il pas l’écume d’un vent
Méditer la trace de ce que l’homme fut

On le sait bien : ce n’est que lui, l’homme seul qui découvre et réfléchit les rivages en réfléchissant du même mouvement les ondes qui lui parviennent (obscurément) encore des origines : les siennes, celles de tous…
Il pense : quitter (absolument)ce rivage.
Il entend (et espère) : atteindre (pour toujours) l’autre rivage.
L’un et l’autre (pluriel) faisant soudain déchirure en lui…

Car si tout rivage commence
Au bord des paupières

Du seul bord d’une fenêtre
il explose déjà vers l’infini


Une célèbre et très populaire chanson arabe des années 50-60 du siècle passé n’allait-elle pas répétant ce refrain si mélodieusement nostalgique :

...Ÿ‰È ‘«◊∆ »Õ— «‰ÁË«¡...
Mais c’est là le même (autre) versant de notre histoire sur quoi nous interpellent (peut être) ces quelques photographies en couleurs, photographies lumineuses et d’une plane beauté silencieuse qui nous parviennent en capitale par vent d’est.
Juste une poignée de photographies comme on dirait une poignée de sable fin...
Des photographies rêvées, couvées, révélées et portées d’humble souffle par El Hadi Hamdikène arrivé de ses lointains déclics nous les donner à voir le temps d’une halte.
Le temps d’une rencontre avant que chacun de nous ne soit rappelé à ses propres horizons vers d’autres lumières, c'est-à-dire vers d’autres rivages….


Abderrahmane Djelfaoui


Ecrire au photographe

Né à Sedrata (Algérie) en 1953. Vit et travaille à Annaba.

Expositions Centre Culturel Français et Musée National des Beaux Arts d' Alger (92-97).
Ateliers avec Arnaud Claass et Ralph Gibson aux R.I.P d' Arles (94).